
Né au cœur de Ndossi Village, au Gabon, SūkūP développe depuis deux ans une musique difficile à enfermer dans les catégories habituelles. Instruments traditionnels gabonais, piano, synthétiseurs, afrobeat, amapiano, chants, danse et spiritualité s'y rencontrent pour donner naissance à ce que le groupe appelle le « Mayay ». Mais derrière ce nouveau langage musical se dessine quelque chose de plus vaste, une philosophie de la joie, une réappropriation contemporaine de l'héritage culturel gabonais et une invitation au voyage intérieur.
Pour comprendre l'origine de SūkūP et la philosophie qui anime le Mayay, nous avons rencontré Yoan Mboussou, pianiste et à l'origine du groupe. Il nous raconte la naissance de cette aventure musicale à Ndossi Village, son rapport au Bwiti, sa vision d'une culture gabonaise vivante et résolument contemporaine, et l'ambition de faire du Mayay un univers artistique capable de voyager bien au-delà du Gabon.
D'abord, pourquoi ce nom, SūkūP ?
Yoan Mboussou : SūkūP se prononce « soucoupe », en référence à la soucoupe volante et au voyage spatial. Ce n'est pas un nom choisi au hasard. Notre groupe est né à Ndossi Village, et notre temple a justement une architecture qui rappelle la forme d'une soucoupe volante. C'est là que nous avons commencé à jouer ensemble et que notre musique a progressivement pris forme. Mais la soucoupe représente surtout le voyage dans le cosmos. SūkūP étant un groupe profondément inspiré par le Bwiti, la notion de voyage spirituel est au centre de notre pratique.
Le voyage dont nous parlons n'est donc pas seulement géographique. C'est aussi un voyage à travers la musique, la conscience et notre propre monde intérieur.

Et le Mayay, comment le définiriez-vous ?
Yoan Mboussou : Le Mayay est l'art de la joie de vivre issue de nos villages.
Dans certaines régions du sud du Gabon, le Mayaya existe déjà. Faire un Mayaya, c'est faire la fête, créer de la gaieté dans le village. Faire une veillée de Mayaya, c'est faire une veillée de joie.
Je porte également un héritage familial. Mon oncle, le défunt Pierre Ditengou, issu de la tribu Bouyoumbou, chez les Gésir, avait un groupe de musique dans sa jeunesse. Il avait également créé un bar qu'il avait appelé « Le Mayaya ». D'une certaine manière, je ne fais que prolonger cet héritage, mais à ma façon et dans le contexte de notre génération.
Vous ne présentez pourtant pas le Mayay comme une simple reprise de la tradition.
Yoan Mboussou : Non, parce que pour nous, une tradition vivante n'est justement pas quelque chose que l'on reproduit éternellement à l'identique.
Une grande partie des cultures africaines repose historiquement sur la transmission orale. Or, lorsqu'il n'y a pas de texte qui impose une forme définitive, chaque génération transmet ce qu'elle a reçu tout en y apportant son ressenti, son expérience et les réalités de son époque.
La culture devient alors quelque chose de vivant et de dynamique. Après les indépendances, il y a eu une forme de rupture dans la transmission de certaines de nos valeurs. Beaucoup de nos parents ont préféré nous transmettre essentiellement les codes et la culture occidentale.
Nous ne leur en voulons pas. Aujourd'hui, sans complexe et sans rancune, nous reprenons simplement le train en marche. Nous voulons reprendre possession de nos sciences, de nos arts et de nos imaginaires, puis les emmener vers de nouveaux territoires que l'esprit humain peut encore explorer.
Quelle place le Bwiti occupe-t-il dans cette démarche ?
Yoan Mboussou : Une place essentielle. Nous considérons avant tout le Bwiti comme un art de vivre. Il joue d'ailleurs un rôle fondamental dans la cohésion de SūkūP, puisque c'est grâce au Bwiti que nous avons appris à nous connaître. Dans notre compréhension actuelle, le terme Bwiti est progressivement devenu un mot générique regroupant différentes traditions gabonaises utilisant notamment la plante sacrée iboga.
Le Mayay se situe dans cette continuité. Nous le considérons comme une néo-branche de la mouvance bwitiste, et plus particulièrement comme un enfant du Bwiti Missoko.
Mais le Mayay assume pleinement son époque. Il est davantage orienté vers la rencontre avec les autres peuples, vers le métissage culturel et vers une relation décomplexée avec la modernité. Nous n'avons aucune raison de choisir entre nos racines et le monde contemporain.
Cette philosophie se retrouve directement dans votre musique ?
Yoan Mboussou : Complètement. Nous utilisons de nombreux instruments traditionnels gabonais, comme le moungongo, le ngombi, la ghessanza, les tam-tams, le bakè, les missomba ou encore le soquè.
Mais nous utilisons également le piano, la guitare, le violon, la batterie et les synthétiseurs.
Le piano a joué un rôle particulièrement important dans notre évolution. Il nous a permis de revisiter une grande partie du répertoire des musiques traditionnelles que nous connaissions et de découvrir de nouvelles possibilités harmoniques. Nous avons aussi une forte attirance pour l'afrobeat, l'afrotrap et surtout l'amapiano.
C'est d'autant plus intéressant qu'il semble exister des rapprochements culturels et linguistiques étonnants entre certaines populations d'Afrique australe, notamment zouloues, et certaines populations gabonaises. C'est un territoire qui mérite d'être davantage exploré.
Cherchez-vous à créer un « son Mayay » immédiatement reconnaissable ?
Yoan Mboussou : Oui. Nous voulons notamment travailler sur des mélodies, des rythmes et des répétitions capables d'amener progressivement l'auditeur vers différents états de conscience, parfois jusqu'à des états proches de la transe.
Mais cela ne signifie pas que toute notre musique doit être intense ou rituelle.
Nous créons aussi des morceaux beaucoup plus doux, mélodiques et immédiatement accessibles.
Le Mayay doit pouvoir avoir plusieurs visages. Notre manière de pratiquer le piano, par exemple, commence elle-même à constituer un langage particulier. Il existe pour nous un véritable style de piano Mayay qui mérite encore d'être développé et connu.
Votre démarche semble finalement assez futuriste.
Yoan Mboussou : Oui, parce que nous ne voyons aucune contradiction entre futur et tradition. L'univers de Black Panther et du Wakanda a marqué beaucoup d'Africains précisément pour cette raison. Il propose l'image d'une Afrique technologiquement et culturellement tournée vers l'avenir, sans avoir eu besoin d'abandonner ses racines pour y parvenir.
Cette image nous parle beaucoup. Et il y a d'ailleurs un clin d'œil assez amusant dans notre histoire. L'univers du film s'appelle le Wakanda, alors que SūkūP est né et continue de se développer à Ndossi Village, situé dans le parc d'Akanda. Notre « soucoupe » est donc quelque part née à Akanda.
Quelle importance accordez-vous aux paroles ?
Yoan Mboussou : Nous essayons de faire ressortir la profondeur spirituelle des moments les plus simples de l'existence. Nous avons parfois l'impression que notre vie devrait être une succession de moments extraordinaires. Pourtant, le mystère de la vie se révèle souvent dans des choses extrêmement simples : manger ensemble, rire, discuter, se disputer, se réconcilier, danser ou simplement être avec les autres.
Notre culture est profondément ancrée dans la vie communautaire. Nous essayons donc de raconter aussi ses paradoxes. Aujourd'hui tu ris avec ton ami, demain il t'énerve pour une raison quelconque, puis après-demain vous vous retrouvez. C'est aussi cela, la vie. Nos chansons cherchent cette ambivalence, parce que nous pensons que quelque chose d'universel se cache justement dans ces contradictions. Au fond, notre message cherche à reconnecter l'individu avec les autres, avec son environnement et avec lui-même.

Justement, la danse semble occuper une place considérable dans votre univers.
Yoan Mboussou : Pour nous, la danse est un moyen de communication beaucoup plus complexe qu'on ne le pense généralement. Lorsque nous dansons, tout le corps entre en vibration. Le danseur doit également se synchroniser avec les autres danseurs, les instrumentistes, les percussionnistes et l'ensemble du groupe. Il se passe quelque chose qui dépasse les mots. Dans certains pays, on parle beaucoup d'assimilation culturelle. À Ndossi Village, notre approche est différente. Quand vous arrivez chez nous, nous pouvons vous demander de danser.
C'est une manière de nous dire bonjour. En vous regardant danser, nous découvrons quelque chose de votre tempérament, de votre manière d'occuper l'espace et de votre rapport aux autres. Les peuples du Gabon possèdent une richesse chorégraphique extraordinaire. Et en tant que médecin, je reste également convaincu que la danse possède un potentiel considérable dans le domaine thérapeutique et dans celui de l'art-thérapie.
Donc le Mayay dépasse largement la musique ?
Yoan Mboussou : Oui. C'est important de le comprendre. Le Mayay est une philosophie qui s'inscrit dans la continuité de notre culture. Nous avons par exemple développé la marque MAYAY®, autour de produits contemporains issus notamment de l'iboga, comme les gélules, le chocolat ou certaines liqueurs.
Mais il existe surtout une philosophie Mayay. Nous nous réapproprions certains éléments que nous considérons particulièrement intéressants dans les traditions bwitistes, comme la connaissance des plantes médicinales, certains soins traditionnels, les rituels de purification et de bénédiction, ou encore les aliments et préparations associés au bien-être. Et puis il y a évidemment le Mayay comme expression artistique et comme style musical. Toutes ces dimensions appartiennent au même univers.

Pourquoi avoir créé Mayay Records ?
Yoan Mboussou : Nous avons créé Mayay Records pour permettre aux amoureux de la culture gabonaise de produire leurs œuvres à moindre coût et pour donner à de jeunes talents la possibilité de se faire connaître. Il existe énormément de créativité autour de nous.
Le problème n'est pas toujours l'absence de talent. C'est souvent l'absence d'outils, de structures et d'opportunités permettant à ce talent de prendre forme. Mayay Records veut participer à la construction de cet espace.
En deux ans, SūkūP a déjà créé plusieurs albums. Pourquoi cette production aussi soutenue ?
Yoan Mboussou : Parce que c'est la répétition de la pratique qui amène à la maîtrise.
Notre musique est profondément liée à notre spiritualité. Cela fait maintenant deux ans que nous avons commencé ce chemin ensemble, et chaque album représente une étape supplémentaire vers nos rêves communs. Il existe donc effectivement une logique entre les albums.Quand nous réécoutons notre parcours, nous pouvons entendre notre propre évolution. Chaque album est une photographie d'un moment de SūkūP.

Votre nouvel album s'appelle ELEVATION. Pourquoi ce titre ?
Yoan Mboussou : Parce que nous sommes arrivés à un moment particulier.
SūkūP était comme un enfant que nous avons accompagné, protégé et regardé apprendre à marcher. Avec ELEVATION, nous considérons que cet enfant a atteint suffisamment de maturité pour sortir seul dans la rue et commencer à faire sa propre expérience de la vie.
Il peut maintenant rencontrer le monde.
Votre ambition serait-elle que le Mayay devienne un genre musical internationalement identifié ?
Yoan Mboussou : Quel artiste ne rêverait pas que son genre musical soit un jour reconnu internationalement ? Bien sûr que nous le souhaitons. Mais il y a derrière cette ambition quelque chose d'encore plus important.
Nous voulons progressivement arrêter d'être définis uniquement par des mots qui ne sont pas les nôtres.Pendant longtemps, beaucoup de musiques africaines ont dû être expliquées en les comparant à des catégories déjà connues ailleurs. Nous voulons pouvoir dire simplement : « C'est du Mayay. »
Et peut-être qu'un jour cette phrase suffira.Parce qu'au fond, nous n'avons même pas besoin de décrire complètement le Mayay.Il faut le ressentir, le goûter et l'expérimenter.
Que voudriez-vous qu'une personne ressente après avoir écouté SūkūP ?
Yoan Mboussou : J'aimerais qu'elle ressente l'énorme profondeur du monde qu'elle abrite au sein d'elle-même. Qu'elle découvre qu'il existe encore énormément de territoires à explorer dans sa propre conscience. Mais paradoxalement, j'aimerais que ce voyage intérieur ne l'isole pas.Au contraire. J'aimerais qu'après avoir écouté SūkūP, cette personne se sente encore plus proche des autres êtres humains et encore plus proche de la nature. Parce que voyager profondément à l'intérieur de soi devrait peut-être, finalement, nous ramener vers les autres.
Alors, pour terminer : le Mayay, c'est quoi ?
Yoan Mboussou : Le Mayay, c'est un art de vivre tourné vers la joie.
Et SūkūP est peut-être simplement le vaisseau que nous avons choisi pour partir l'explorer. Tous nos album disponible sur youtube ici


